Je poignarde l’erreur et meurt la vérité

Je poignarde l’erreur et meurt la vérité

Eric Cone solo show Patricia Dorfmann gallery, 2013.

Les questions d’Eric Corne, loin d’être naïves, sont essentielles. Elles sont même les seules qui se posent, à chaque fois qu’il y a peinture. Cette situation originelle, qui est pour lui théâtrale, Corne la rejoue de toile en toile, comme une scène primitive inlassablement répétée, charriant avec elle une longue histoire de peinture –celle du peintre et son modèle, du masculin et du féminin, du pigment et de la jouissance.

La main s’est emparée d’une palette en bois des plus traditionnelle, percée d’un trou permettant d’y glisser le pouce pour une bonne prise, pendant que l’autre tient le pinceau qui se lève vers la toile, s’apprête à déposer de la matière, reste en suspens, ou semble réfléchir.

Dans une grande toile aux espaces enchâssés, le peintre au corps frêle porte un gant de boxe rouge, exhibant sa maladresse, un combat avec la gaucherie, son incompréhension face à ce qu’il a face à lui, cherchant la bonne distance: sa main invalidée tient le pinceau avec difficultés et aimerait bien peindre à même le corps nu d’une femme, comme surgi de la toile restée vierge sur laquelle celle-ci trône ironiquement. Elle seule nous regarde, belle gardienne de la lumière, symbolisée par une bougie, omniprésent clin d’œil à Georges de La Tour.

Eric Corne se lance dans la toile, commence par un motif, s’y accroche, et compose: chaque toile est alors «un voyage dans la peinture», un voyage dans l’histoire de l’art — citons, en vrac et sans chronologie, comme les images se télescopent dans la tête: Philip Guston, Piero della Francesca, Klossowski, Munch, Picasso ou encore les Brésiliens Portinari et Guignard.

Il s’agit aussi d’un voyage à l’intérieur de la toile elle-même, construite par paliers, suscitant une plongée du regard: «je cherche toujours à aller plus profondément dans la peinture, à creuser l’espace par des lignes de fuite, en l’ouvrant sur d’autres espaces, sur le ciel, les nuages, au-delà des murs», explique l’artiste créateur de nouveaux horizons, derrière les fenêtres et de l’autre côté des miroirs.

Dans ces vanités d’un nouveau genre, crânes, horloges, clowns rieurs, ruines modernistes et chiens philosophes sont là pour nous rappeler que l’existence est brève; mais leur présence est sans cesse contrebalancée par des mythes intemporels, tels Œdipe et le Sphinx ou Narcisse et Echo qui rejouent éternellement leur rôle au bord d’un étang aux eaux envoûtantes, entouré de forêts.

Eric Corne, qui conçoit la peinture comme une histoire d’amour qui ne finira jamais, y engage son corps et ses affects: sans calcul, il part à la recherche de l’incarnation, encore et encore.

Léa Bismuth